Quelle prévention

EntreNous Vol.4 - No.1

On se fait parfois plus de mal que de bien

Au moins un tiers des cancers sont évitables. Et les données ont établi l’efficacité de certaines approches préventives contre le cancer de la prostate (CP). Cet article examine les facteurs en jeu dans le risque d’apparition d’un CP ou son rythme de croissance, ainsi que les façons d’améliorer ses « chances » en la matière.

L’argument pro-prévention

L’idée que l’on puisse éviter le CP vient de l’analyse de sa fréquence dans le monde. Son incidence varie en effet beaucoup selon les pays (pour 100 000 hommes, on recense 92 cas aux États-Unis; environ 40 en Europe et en Australie; 1 seul en Chine) et selon l’intensité du dépistage (le test de l’APS demeure inconnu dans les campagnes chinoises). Par ailleurs, le CP se manifeste souvent par une lésion précancéreuse asymptomatique et même indétectable au test de l’APS. La probabilité d’un tel CP « latent » est élevée : 30 % pour un Nord-Américain dans la quarantaine, 50 % après l’âge de 50 ans et jusqu’à 75 % au delà de 70 ans. Par quel déclencheur un CP latent devient-il un cas clinique chez un homme et pas chez l’autre ? On sait notamment que si le pays d’accueil d’un émigrant connaît une incidence du CP plus forte que son pays d’origine, le risque de CP clinique de cet émigrant augmentera jusqu’à parité avec celui de la population locale en moins d’une génération. On cherche donc des explications du côté du milieu, du mode de vie et de l’héritage génétique.

L’environnement

La prostate stocke les composés liposolubles comme une éponge. Rien d’étonnant alors d’y retrouver une bonne quantité de produits toxiques pour l’environnement, dont quelques-uns imitent les hormones mâles en cause dans le développement du CP. Les pesticides, semble-t-il, feraient doubler le risque de CP.

Le corps a des moyens de résister aux agents chimiques nocifs, et l’un d’eux s’appuie sur la vitamine D. Il est clair que le risque de CP est plus élevé sous un climat nordique, comme au Canada ou en Scandinavie, et inversement proportionnel à l’exposition solaire. Le soleil convertit la vitamine D de source alimentaire en sa forme active; par conséquent, s’exposer peu au soleil afin d’abaisser son risque de cancer de la peau pourrait avoir un impact défavorable sur le risque de CP et de certains autres cancers. On conseille maintenant une exposition solaire modérée, soit de 15 à 20 minutes deux fois par semaine, et des suppléments de vitamine D en hiver. À quelle dose ? Plusieurs recommandent au moins 400 UI par jour (jusqu’à un maximum de 2 000 UI/jour).

On a cru que l’ajout de fortes doses de vitamine D (de synthèse) à la chimiothérapie augmenterait l’efficacité de ce traitement contre le CP avancé, mais cela s’est révélé inopérant. Le nombre de décès chez les hommes traités par « chimio-D » nous rappelle que beaucoup ne signifie pas toujours meilleur.

L’alimentation

Embonpoint et inactivité physique caractérisent de plus en plus les Canadiens, qui mangent en outre différemment des générations précédentes. Les facteurs alimentaires, si importants dans le développement du CP, sont peut-être aussi la clé de la prévention.

Un apport élevé en gras enclenche une hausse des taux de testostérone et du risque. Le suivi de patients en surveillance active de leur CP a montré que le végétalisme (parmi d’autres nouvelles habitudes de vie) entraînait une diminution des taux d’APS. Un régime à forte teneur en gras favorise également l’obésité, laquelle est associée à davantage de tumeurs envahissantes et de récidives cancéreuses après la radiothérapie ou la prostatectomie. Heureusement, on peut faire reculer ces éventualités en perdant du poids.

Selon une étude récente, consommer des crucifères (brocoli, chou-fleur, chou chinois, bok choï) plus d’une fois par semaine, plutôt qu’une fois par mois, réduit de 50 % le risque de CP. Cette conclusion reste à confirmer, car d’après un suivi de cinq ans auprès de 100 000 hommes, une alimentation riche en fruits et légumes n’apporte pas de bienfaits particuliers à cet égard.

Tout indique que les grands amateurs d’aliments contenant du lycopène (tomates, melon d’eau, etc.) présentent un risque moindre de CP. Selon une étude de six ans auprès de 135 000 hommes, ceux qui absorbaient le plus de lycopène au départ étaient moitié moins susceptibles de recevoir un diagnostic de CP avancé que les sujets qui en consommaient le moins lors de leur inscription à l’étude.

Manger sainement réduit aussi le risque de maladie cardiaque et de cancer du côlon. Les cardiopathies sont plus souvent mortelles chez les hommes atteints d’un CP — il faut donc envisager la situation globalement !

Les minéraux et les vitamines

Les multivitamines et les suppléments sont-ils aussi bénéfiques qu’une alimentation équilibrée ? Les premières études le laissaient entrevoir, mais à mesure que les données s’accumulaient, on a compris que, sauf exception, cette approche pouvait au contraire être dangereuse. Voici comment :

Vitamine E et bêta-carotène. Dans un vaste essai finnois, le risque de CP a diminué chez les sujets fumeurs qui prenaient de la vitamine E et du bêta-carotène. Mais le bêta-carotène a aussi été associé à une hausse de 18 % du risque de cancer du poumon — ce qui donne à penser que les vitamines ne sont pas toutes inoffensives. Et d’après l’analyse d’un essai en cours, seuls les fumeurs semblent en tirer un avantage contre le CP.

Sélénium. L’incidence du CP grimpe quand l’oligo-élément sélénium se fait rare. Un suivi de 1 300 hommes prenant soit du sélénium soit un placebo (comprimé inactif ou bidon) a montré une réduction de 50 % du risque de CP dans le groupe sélénium. Les résultats d’un vaste essai nordaméricain axé sur la prévention (SELECT), qui cherche à déterminer si le duo sélénium-vitamine E abaisserait également ce risque, sortiront dans environ cinq ans. Sachez que la vitamine E peut être nocive : à doses supérieures à 400 UI, elle accroît le risque d’AVC.

Multivitamines. D’après l’étude française SU.VI.MAX, la prise de multivitamines entraîne dans l’ensemble une petite diminution (12 %) du risque de toute forme de cancer chez les hommes (mais pas nécessairement chez les femmes, peutêtre parce qu’elles s’alimentent mieux). Pour un taux d’APS initial excédant 3 ng/mL, les hommes du groupe multivitamines étaient plus susceptibles de subir un CP que ceux du groupe placebo, tandis que chez les sujets ayant un taux d’APS inférieur à 3 ng/mL, les multivitamines avaient un effet légèrement préventif — c’est dire qu’elles protégeraient les gens exempts de cancer mais stimuleraient la croissance des cancers microscopiques existants.

Parmi les 300 000 participants d’un essai récent, ceux qui prenaient des multivitamines tous les jours couraient un risque accru (de 32 %) de CP envahissant et un risque astronomique (98 %) de décès connexe, par rapport aux autres sujets. La menace pesait plus lourdement sur ceux qui avaient des antécédents familiaux de cancer ou qui consommaient des oligo-éléments individuels (sélénium, zinc ou bêta-carotène).

Zinc. La plupart des gens tirent de leur alimentation habituelle l’apport quotidien recommandé — seulement 11 mg — de cet élément essentiel à la vie. Au delà de 150 mg, les suppléments de zinc peuvent être dommageables; plusieurs études ont démontré la relation entre un apport plus élevé et un risque de CP plus important.

Les médicaments

Le finastéride (ProscarMD) et le dutastéride (AvodartMD) bloquent la conversion de la testostérone en sa forme active dans les cellules prostatiques. L’immense essai PCPT (Prostate Cancer Prevention Trial) a établi que le finastéride réduit le risque de CP de 25 % et ne cause que de légers effets secondaires. L’homme qui a de sérieux antécédents familiaux de CP devrait discuter de cet agent avec son médecin. Le finastéride soulage également les symptômes de l’HBP, l’hypertrophie bénigne de la prostate. Quant au dutastéride, il est présentement à l’étude dans une optique de prévention. Vous avez déjà un CP ? La majorité des essais sur le mode de vie et les suppléments lors de récidives du CP utilisent le taux d’APS comme indicateur de réussite ou d’échec, plutôt que la progression du cancer ou la mortalité connexe. Sur huit de ces essais comparatifs (avec placebo) et randomisés, quatre ont donné de bons résultats, en fait un simple ralentissement de l’augmentation du taux d’APS. Seule exception, un petit essai auprès de 54 hommes ayant un CP métastatique et qui avaient subi une orchidectomie (chirurgie pour enlever les testicules) : ceux qui prenaient du lycopène ont vécu en moyenne trois mois de plus que les autres — une étonnante conclusion à vérifier. Bien que le lycopène semble sans danger et légèrement bénéfique, l’emploi préventif des multivitamines commence à soulever des inquiétudes et aucun supplément ne peut être recommandé avec une confiance absolue.

Un calcul de bon sens

Prévenir le CP suppose de rejoindre des millions d’hommes dont la plupart ne deviendraient pas malades de toute façon. Or, même le petit risque lié à un médicament ou supplément (multiplié par le nombre de ceux qui le prennent) peut en annuler l’effet bénéfique (réduction du risque de CP); les médecins doivent donc faire preuve de prudence s’ils suggèrent des mesures préventives. D’un autre côté, bien des hommes déjà atteints accepteraient un petit risque contre un bienfait possible. Reste la règle d’or : se méfier des publicités ou des sites Web qui promettent la guérison.

Le Dr Tom Pickles est radio-oncologue à la British Columbia Cancer Agency et professeur de clinique à l’Université de la Colombie-Britannique, à Vancouver.